arganier sculpteur des paysages

Arganier sculpteur des paysages

L’arganier sculpteur des paysages

Les sites merveilleux du sud-ouest marocain doivent beaucoup à la présence de l’arganier. Des sites uniques non seulement par leur beauté mais aussi par leur richesse biologique, tel le parc Souss Massa. Situé en zone côtière, entre l’embouchure de l’oued Souss et Tiznit, celui-ci a été créé en 1991 pour protéger une région aussi riche que menacée. L’existence de ce parc a beaucoup contribué au classement de l’arganeraie en tant que « Réserve de la Biosphère ». Le parc Souss Massa constitue un refuge permanent pour de nombreuses espèces d’oiseaux. C’est dans cette zone qu’on retrouve la plus grande colonie d’ibis chauve, espèce menacée de disparition dans le monde entier. Le parc constitue aussi une étape essentielle pour des oiseaux migrateurs, comme les flamants roses. Ces derniers donnent à ce site une note autant poétique qu’irréelle dans des contrées arides. Peu d’arganiers subsistent dans cette partie de forêt anciennement dégradée, mais des espèces végétales endémiques s’y trouvent encore. Les euphorbes de différentes espèces habillent le paysage sableux d’un vert sombre rappelant que la vie est toujours là, cachant des trésors d’espèces végétales et animales qui font la joie tant des amateurs que des scientifiques. En plus des espèces originaires de la région, de nombreuses espèces animales d’origine saharienne ont été introduites dans le parc pour se multiplier et prospérer avant leur réimplantation plus au sud du pays. Il est en effet tout à fait inattendu de pouvoir observer des animaux rares comme les gazelles et les autruches, évoluant en milieu naturel à quelques kilomètres seulement de l’une des plus grandes agglomérations du pays. Dans les gorges encaissées d’Imouzzer, les arganiers solidement accrochés aux rochers et aux pentes abruptes abritent une flore et une faune extrêmement riches et variées. Les lauriers, les genêts et les acacias ajoutent leur vert tendre et les couleurs de leurs fleurs au vert sombre de l’arganier. Des plantes plus discrètes embaument l’air d’un mélange d’odeurs de thym, de henné et de sauge. Au détour de la route, le souffle est coupé par la présence d’une palmeraie aussi belle qu’inattendue dans ces lieux. Les arganiers se sont écartés et sont restés accrochés à la montagne, faisant place aux palmiers et aux cultures vivrières. Ils ont cédé les terres fertiles, mais sont restés là comme des milliers de sentinelles, protégeant la vallée, ses cultures et ses habitants, leur assurant la paix et l’éternité. Au fond de la vallée, où l’eau si rare ailleurs ruisselle en cascades fraîches et brillantes au soleil, les arganiers ont aussi laissé la place aux arbustes à fleurs, se contentant des brumes qui remontent des torrents. Leurs feuilles captent et récupèrent chaque minuscule goutte, empêchant ce cadeau du ciel d’échapper à la vallée. En suivant la route d’Agadir à Marrakech, on est captivé par les paysages merveilleux du couloir d’Argana, où le rouge ocre du sol jure avec le vert sombre des arganiers, où les sommets lointains et neigeux du Grand Atlas ajoutent une note blanche et fraîche à peine croyable dans ces lieux arides. Où la vie si présente se cache discrètement derrière les collines et dans le sol. Elle explose après les premières pluies en une multitude de plantes et de fleurs. Elle apparaît belle, innocente et résignée dans les mains et les yeux des petits bergers, filles et garçons, qui surgissent de nulle part à chaque fois que s’arrête une voiture ou un bus. Les habits de couleurs criardes des filles contrastent merveilleusement avec le noir de leurs yeux. Les plus beaux sourires du monde et les flots ininterrompus de paroles berbères remplissent l’espace et le temps. Au loin résonnent comme une mélodie divine les voix cristallines de femmes travaillant aux champs, fredonnant un air du pays, un air qui a traversé les âges, aussi vieux et aussi beau que les arganiers alentour. On ne rêve plus que d’une chose : s’arrêter là pour toujours, partager chaque heure et chaque instant avec ces gens. Vivre leur bonheur et soulager leurs peines. La peine de ces femmes rentrant de leur corvée d’eau ou de bois, le dos courbé sous les fagots ou le cou rejeté en arrière sous le poids des jarres d’eau. La peine de voir leurs arganiers, source de leur bonheur et piliers de leur existence, se raréfier d’année en année sous le poids des coupes illégales, sous le poids du besoin et du manque de ressources. On est certain que la solution est là, à portée de main ; elle est cachée quelque part dans ce sol rouge ou derrière l’une de ces belles collines. On souhaite rester là pour aider ces gens à trouver cette solution et faire durer les regards émerveillés, les sourires et les mélodies, pour l’éternité. En s’aventurant plus au sud d’Agadir, on est charmé par les sites uniques de la route de Tafraout, où les hommes et la nature se sont harmonieusement associés. Les terrasses de culture, patiemment élaborées et entretenues depuis des siècles, tracent une note humaine, tendre et protectrice, entre les arbres. Ici et là, les arganiers cèdent la place aux amandiers qui, pour exprimer leur reconnaissance, habillent le pays d’un voile blanc parfumé promettant autant d’amandes pour accompagner l’huile d’argan et le miel dans ce mets unique qu’est l’amlou. Sur la route entre Agadir et Essaouira, les paysages se succèdent, tous différents. Des falaises abruptes, habillées d’arganiers coiffés par le vent, aux plages immenses. De villages minuscules, entourés d’arganiers majestueux, aux forêts chétives où les arbres ne sont plus que des fantômes d’arbres. Là où toute autre végétation a disparu, vaincue par les dents redoutables des chèvres, les arganiers résistent, produisant péniblement la nourriture de ces troupeaux affamés. La vision de ces paysages désolés et silencieux est à peine réelle. Ce sont les arbres qui ont pitié des hommes et des troupeaux ; ils peinent à les nourrir mais continuent à le faire, alors que ces derniers s’acharnent à les détruire. Leur torture est quotidienne, continue, sans pitié. Elle ne cessera que quand ils auront complètement cessé de verdir et, à les voir, la fin de leur calvaire n’est peut être pas si loin. Comme pour faire oublier cette douleur, comme pour présenter des excuses et ramener le sourire, à quelques pas de là, les hommes ont gardé des arganiers, les ont à leur tour nourris et protégés. Ces derniers se sont alors élancés vers le ciel, ont déployé une ombre bienfaisante et se sont couverts de feuilles et de fruits jaune d’or. Enfin, comme pour calmer le voyageur de ses émotions, Essaouira l’accueille au bout de la route. Essaouira, lovée entre l’océan, les thuyas et les arganiers, magnifique autant que discrète et apaisante. Arriver à Essaouira, c’est avoir l’impression d’être enfin arrivé, que le voyage de la vie prend fin et s’arrêtera là pour toujours. Comme les arganiers, elle s’est maintenue hors du temps. Son port, ses ruelles, ses maisons et ses habitants sont d’un autre siècle, d’un autre monde. Les hommes et les arganiers sont là depuis toujours, ils ont occupé ces terres bien avant l’histoire. Ils ont fait l’histoire et se sont fondus les uns dans les autres : on retrouve chez les hommes le dévouement, la solidité et la beauté des arbres et on retrouve dans les arbres la fierté et la poésie des hommes. Dans ce pays, les arganiers, le thuya de berbérie et l’océan se sont associés pour répondre à la soif d’art des habitants. Dans ce pays, les gens sont poètes, peintres ou sculpteurs ; ils se sont tournés vers les nourritures de l’esprit quand tous les autres courent après le temps, le profit et l’argent. Leur musique, celle des gnaouas, est à la fois mélodieuse et envoûtante ; ses rythmes profonds font entrer les uns en transe et arrachent des larmes aux autres. Leur peinture est riche du bleu de l’océan, de pourpre et de vie. Dans ce pays, la patience et la disponibilité des arganiers sont imprégnées dans les âmes. Les gens sont tout sourire et le temps s’arrête à chaque fois que vous bavardez avec l’un d’entre eux. Il vous expliquera sa relation avec le bois de thuya, sortira ses dessins et ses outils. Il vous parlera de la pourpre, jadis fierté du pays, exportée en Europe pour les tenues des rois, des empereurs et des hauts dignitaires religieux. Il étalera à vos pieds ses tapis et vous expliquera comment la grand-mère a tissé les motifs géométriques compliqués de tête, sans plan ni canevas. A 80 ans, elle est encore active et sa mémoire est infaillible, ne mange-t-elle pas de l’huile d’argan tous les matins ? Hospitalité oblige, il vous fera goûter de l’huile d’argan et de l’amlou et vous affirmera que cette huile est la source de jeunesse et de sagesse des gens du pays. Dans ce pays, les hommes et les civilisations se sont succédé : phéniciens, romains, africains, arabes, juifs, portugais, amenant chacun sa part de connaissance et de rêve, succombant tous à la beauté de la nature et à l’amour des habitants. Et si ailleurs les vagues successives des arrivants se retrouvent dans des couches superposées de l’histoire, ici elles sont brassées, harmonieusement imbriquées. Leurs traces se retrouvent dans les paroles, les gestes et les regards, la couleur de peau et des cheveux. Tout est gardé, tout est transmis, il suffit de pousser la porte d’une maison pour vivre tout cela. La lampe à huile phénicienne orne encore le bord des fenêtres, les tapis aux motifs millénaires symbolisant les animaux sauvages des arganeraies couvrent le sol. La cour arabo-andalouse est entourée de colonnes romaines ornées de mosaïques. Dans les cuisines, des jarres grecques gardent l’eau au frais et conservent l’huile d’olive, l’huile d’argan et le miel. Des femmes tournent un moulin traditionnel écrasant les amandes d’arganier ou pétrissent le pain comme le faisaient déjà leurs ancêtres, il y a des milliers d’années. Des femmes aux cheveux noirs et brillants tel l’ébène, ou blonds aux reflets d’or, aux yeux bleus ou marrons. Elles ne sont pas étrangères les unes aux autres. Elles sont soeurs ou cousines. Elles sont toutes filles de la tolérance, résultat d’un extraordinaire brassage, d’une assimilation continue des nouveaux venus. Cette tolérance inscrite dans les rites du pays se retrouve dans leur vie de tous les jours. La mère ne sortira que couverte de son grand voile blanc, le haïk. De sa beauté on ne verra qu’une partie de On n’entendra jamais le son de sa voix dans la rue et on ne saura jamais si elle est heureuse ou malheureuse. La fille sortira en jean, jouera au tennis ou surfera sur les plages.
Dans les petites ruelles de la ville, on retrouve encore les traces des vagues hippies qui y ont séjourné dans les années soixante-dix. Eux aussi ont été assimilés ; ils sont restés et sont devenus peintres, musiciens ou artisans. De leur époque, ils ont gardé les vestes en laine grossière ; c’est à cela qu’on les reconnaît. Pour tout le reste, ils sont enfants du pays.
A Essaouira règne une atmosphère apaisante qui se retrouve par ailleurs sur ses plages immenses. On retrouve dans la ville et chez ses habitants à la fois la même diversité et la même unité que celle des arganiers. Et on ferme les yeux pour faire une prière, pour que tout ceci dure encore, pour que les nouveaux arrivants soient à leur tour assimiliés, intégreés, fondus dans le temps et le paysage.

No Comments

Leave a Comment